Index
Remerciements
Introduction
Partie 1 - L'invention de nouveaux mots.
Partie 2 - Les mécanismes d'acceptation des mots.
Partie 3 - Une nouvelle tour de Babel
Annexe A - Origine du préfixe « cyber »
Annexe B - L'exemple du courrier électronique
Annexe C - Les smileys et les noms de domaine
Annexe D - Origine étymologique du terme arobase
Annexe E - Sources officielles
Glossaire
Bibliographie
Bibliographie annexe  
Une nouvelle tour de Babel
 
 
 

1) Une nouvelle tour de Babel

    1. L'utopie d'un lexique unifié

    2. Après avoir étudié les mécanismes linguistiques qui expliquent la formation de nouveaux mots et ceux qui régulent leur diffusion et leur acceptation, nous avons essayé de rédiger une liste minimale de vocabulaire pour Internet. Ce glossaire devait représenter une sorte d'état des lieux de la langue qui semble en train de se former sous nos yeux. En le rédigeant, une constatation paradoxale s'est cependant imposée : il était extrêmement difficile de dégager un noyau de mots réellement communs à tous les utilisateurs. Chaque personne semblait utiliser selon ses habitudes et ses centres d'intérêt un vocabulaire différent. Il existait de nombreux mots jugés essentiels par certains qui étaient inconnus à d'autres. Paradoxalement, il ne semblait pas y avoir une langue de l'Internet mais plusieurs.

      Cette fragmentation de la langue était-elle un état transitoire de la langue ou bien une caractéristique intrinsèque d'Internet ? La langue d'Internet était-elle en fait déjà divisée en milliers d'idiomes différents ? Le réseau mondial, trop puissant, était-il victime de la malédiction de Babel ? Nous avons alors essayé de passer en revue les facteurs de division du réseau et les mécanismes qui pouvaient expliquer cette étonnante diversité linguistique.
       
       

    3. L'Internet a plusieurs visages

    4. Techniquement, des divisions existent : c'est à tort que l'on parle d'Internet au singulier. Le réseau est un média de communication et n'impose rien quant à la nature et la forme des messages et des informations échangées entre les utilisateurs. Internet permet en fait d'échanger tout type d'information numérique, que cela soit du texte, du son ou des données informatiques. Il ne faut pas le confondre avec le courrier électronique ou le Web, qui ne sont que deux types d'applications utilisant ce réseau. Il existe des centaines de programmes utilisant les possibilités d'Internet pour faire communiquer des internautes. Si des élèves de l'ENST réalisaient un nouveau programme de réalité virtuelle permettant à des utilisateurs sourds-muets de communiquer par le langage des signes, ils ajouteraient à la longue liste des moyens de communication disponibles un nouveau logiciel.
       
       

    5. De nouvelles formes de communication

L'inventaire des formes de communication possibles sur Internet est beaucoup plus large que ce que l'on imagine couramment. On peut distinguer ainsi:

Ce panorama se limite aux programmes les plus connus. Chaque mois, de nouvelles applications apparaissent, issues des bureaux d'étude d'entreprise ou de l'acharnement de passionnés. Certaines survivront et quelques rares s'imposeront car elles répondent de manière pratique à de nouveaux besoins. Chaque internaute, selon ses goûts et ses compétences, utilisera certaines de ces formes de communication, mais pas toutes. Le groupe des internautes présente donc une première série de divisions majeures, et à chaque outil sera bien souvent associé un jargon particulier.
 
 

      1. Micro-communautés et refus de l'uniformisation


On pourrait donc penser que les utilisateurs ne connaissent en fait que les mots en rapport avec les applications qu'ils utilisent régulièrement. Il suffirait donc de déterminer le vocabulaire correspondant à chacune de ces applications pour établir un lexique de tout Internet. Ce lexique serait important, à cause du grand nombre et de la variété des moyens de communication disponibles, mais la tâche serait faisable.

Cependant, en essayant d'appliquer cette théorie à notre lexique, nous avons constaté que cette analyse était insuffisante. A coté de ces divisions verticales qui séparent les utilisateurs de différents outils, il semblait y avoir des divisions horizontales correspondant à l'existence de communautés d'internautes. Ces communautés seraient constituées d'utilisateurs partageant certaines habitudes et points communs, communiquant en utilisant un ou plusieurs des moyens techniques disponibles sur l'Internet.

Parmi ces communautés, nous avons pu distinguer plusieurs catégories. Les premières sont des transpositions de communautés préexistantes dans le cyberespace. D'autres ont pu naître grâce à ce nouveau média et font preuve d'un dynamisme linguistique étonnant. Les internautes cultivent-ils leurs propres divisions ?
 
 

2) La transposition de communautés linguistiques existantes

  1. Les groupes linguistiques

  2.  

     

    Le réseau Internet permet à des internautes venant du monde entier de se rencontrer et de dialoguer. Si les frontières nationales semblent dépassées face à cette mondialisation, les frontières linguistiques gardent au contraire leur importance dans le cyberespace. Il est en effet difficile de communiquer avec quelqu'un que l'on ne comprend pas. La langue la plus répandue sur le réseau est l'anglais, à la fois pour des raisons pratiques (la plupart des internautes savent parler un peu d'anglais) et des raisons historiques (le réseau est né aux états-Unis).

    L'importance croissante d'Internet a poussé les médias et les institutions linguistiques à proposer des traductions pour les principaux mots-clés permettant de décrire son fonctionnement. Nous avons vu la panoplie des mécanismes à l'œuvre dans ce travail d'acculturation d'une culture anglo-saxonne dans le début de ce mémoire. Le paradoxe est que le travail de synthèse effectué par des institutions normatives comme l'Académie Française concourt à augmenter la diversité linguistique constatée sur Internet. En effet, il y a dans le monde désormais plusieurs mots pour désigner un concept simple comme le courrier électronique. Les Américains utiliseront " e-mail ", les francophones " courrier électronique " ou " courriel ", les hispanophones un autre terme de leur cru et ainsi de suite. Cette diversité peut être vue soit comme une richesse, soit comme un obstacle à libre communication sur Internet.

    Le grand public, qui a besoin de mots pour appréhender ce nouveau média, est le principal moteur de ce phénomène de traduction. Les nouveaux utilisateurs peuvent être plus sensibles à cela que les premiers utilisateurs, majoritairement universitaires, qui ont d'abord noué des contacts avec les anglophones et qui parlent souvent l'anglais. Il est frappant de constater qu'Internet fait désormais partie de la culture triviale de notre époque et est devenu un symbole de modernité. Des millions de personnes n'ayant jamais utilisé véritablement le réseau ont besoin de mots clairs pour pouvoir en parler. Des groupes linguistiques de plusieurs millions de personnes s'inventent donc leurs propres mots pour décrire un phénomène qui, lui, est mondial.
     
     

  3. Les groupes sociaux

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    D'autres communautés étaient déjà avant l'apparition de l'Internet transnationales. Pour elles, le réseau n'est qu'un moyen pratique de plus pour communiquer. C'est donc naturellement qu'elles se sont approprié ce nouvel outil, en adaptant leurs habitudes et leur jargon à ce nouveau moyen d'échange. Pour nommer des concepts propres à Internet, elles auront tendance à recycler des mots qui faisaient partie de leur ancien vocabulaire.

    Un exemple assez caractéristique est constitué par les universitaires qui depuis longtemps ont mis en place des sociétés savantes internationales et ont l'habitude de communiquer par le biais de congrès ou de publications. Ils ont été les premiers utilisateurs du réseau mondial et ont constitué au sein même d'Internet des zones franches régies par leurs valeurs et leurs principes. Ainsi, les forums de discussion Usenet sont gratuits et permettent des communications informelles sur des thèmes universitaires comme les sciences informatiques ou mathématiques. Dans ces enclaves sont respectés les usages en vigueur dans les publications officielles: citations des références, mise à disposition libre des résultats, entraide, diffusion des connaissances et refus de la propagande commerciale.

    En adaptant leur mode de fonctionnement à l'ère d'Internet, ils ont donné un nouveau souffle à leurs usages linguistiques. Tout le lexique habituel des publications universitaires a été ainsi acclimaté dans le cyberespace.
     
     

  5. Les entreprises

  6. Les entreprises ont pris le train de l'Internet en marche lorsque elles ont compris le profit qu'elles pouvaient en tirer. Les firmes travaillant dans l'informatique ont été très vite suivies par celles dont l'activité n'a à priori rien à voir avec les télécommunications. Leur objectif à moyen terme est de faire des affaires grâce au réseau. Elles ont donc intérêt à ce qu'une langue unique émerge et à ce que le réseau se normalise et se banalise le plus rapidement possible. Cela leur permettrait de se faire comprendre de tous les internautes et d'en faire des clients. Cependant leur influence actuelle contribue au contraire à faire exploser la diversité lexicale.

    Leur premier objectif sur le réseau a été de faire de la publicité et d'installer une vitrine avantageuse à l'intention des internautes. Elles ont alors importé sur le réseau leur jargon professionnel, qui prenait une nouvelle dimension du fait de l'aspect universel et ouvert du réseau. Des mots qui étaient confinés dans des publications spécialisées ou des prospectus commerciaux ont été soudainement exposés à une diffusion beaucoup plus large. Les entreprises ont essayé d'imposer leurs marques pour en faire des noms communs tandis que des centaines de jargons professionnels s'installaient dans des niches du réseau.

    Aujourd'hui, de nombreuses entreprises tentent de s'adapter pour faire du commerce sur Internet. Cela nécessite de manier de nouveaux concepts comme le paiement électronique ou bien la sécurisation des transactions. Pour répondre à ce besoin, il faut inventer de nouveaux mots. En attendant qu'un lexique commun émerge, les entreprises font chacune leurs propositions. En attendant qu'un référent commun concernant les différents aspects des transactions électroniques soit établi (les habitudes sont très différentes d'un pays à l'autre), des centaines de mots au sens approximatif sont en concurrence.

    Bien entendu, certaines entreprises dont les métiers sont proches du domaine d'Internet, ou directement liés à celles-ci, tâchent d'imposer leur vocabulaire. La technologie dite push en est un bon exemple. Pour elles, l'invention de nouveaux mots est une méthode pour marquer leur territoire. Tout concourt à multiplier les mots en usages.
     
     

  7. Les médias
Les médias, pour faire leur métier en parlant d'Internet, ont besoin d'un vocabulaire stable et bien choisi. Diffusant des émissions ou publiant des cahiers spécialisés dans le multimédia, ils ont de plus une place privilégiée pour influencer l'évolution du lexique utilisé. Tous les éléments semblent donc réunis pour faire d'eux des éléments stabilisateurs et régulateurs. Pourtant, ils ont eux aussi tendance à augmenter la diversité de la langue et ont du mal à jouer leur rôle normalisateur.

Les médias ont eu une attitude assez ambivalente vis à vis de l'Internet: ils ont d'abord perçu le réseau comme un concurrent ne respectant pas certaines règles de déontologie et menaçant leur existence, avant de s'adapter et de s'approprier le réseau. La plupart des journaux et des télévisions ont aujourd'hui des sites sur Internet où ils diffusent leurs informations et assurent des services nouveaux. Comme toutes les entreprises, ils ont cependant tendance à importer leur propre jargon et à réutiliser leurs propres mots à la place de mots qui semblaient s'imposer dans le cyberespace. En fait, ils tentent de reproduire et de renforcer sur Internet les relations qui les lient à leurs clients habituels. Le site d'une entreprise comme Canal+ réutilisera ainsi le jargon habituel de la télévision et plus précisément de la chaîne tandis que le site de Libération reprendra les usages en vigueur dans la presse.

D'autre part, les mots nouveaux qu'ils défendent ont parfois du mal à s'imposer. Leur influence ne s'exercent que dans leur zone de diffusion naturelle et ils semblent avoir peu d'influence sur l'évolution à long terme du lexique d'Internet, qui est un réseau mondial. Enfin, les communautés ayant en fait le plus de poids dans le processus de création et d'acceptation de nouveaux mots sont les nouvelles communautés virtuelles qui ont pu apparaître grâce au réseau. Elles sont transnationales et ont une dynamique linguistique bien plus importante que les médias classiques.
 
 

4) L'apparition de nouvelles communautés virtuelles

  1. Une participation à géométrie variable

  2. Les nouvelles communautés d'Internet ont des caractéristiques particulières. La participation des membres se fait par un branchement à distance. L'un des moyens de communication disponible sur Internet sert de support et permet aux membres de se retrouver. Il n'y a pas de contact physique et cette participation est très peu engageante. L'adhésion est généralement gratuite et résulte d'un choix volontaire. Il est donc possible de faire partie de plusieurs groupes simultanément, ce qui encourage les internautes à se disperser et à faire beaucoup d'expérimentations.
     
     

  3. Des communautés conviviales

  4. Certaines de ces communautés regroupent des internautes avec des centres d'intérêt ou des préoccupations en commun. Le plaisir de communiquer est le principal liant de ces associations virtuelles, qui sont la vitrine la plus sympathique et accessible de l'Internet. Leur principale activité est l'échange d'idées et d'informations. La seule gratification retirée par les participants à ces communautés est le plaisir d'être branché et de rencontrer des personnes intéressantes dans le monde entier. Cet aspect ludique favorise une intense expérimentation linguistique. Des milliers de mots nouveaux ont été ainsi formés, initialement seulement connus de quelques internautes. Au contraire des communautés existantes qui tentent d'adapter leur jargon au nouveau média Internet, ces communautés conviviales inventent leur propre jargon pour exister.

    Ces communautés sont cependant très fragiles. Rien ne contraint leurs participants à leur rester fidèles et à ne pas " zapper " pour découvrir d'autres groupes plus à la mode. La survie des mots inventés dans de telles conditions est donc très précaire. Seuls les mots récupérés par des communautés plus durables et solides ont survécu.
     
     

  5. Des communautés coopératives


D'autres communautés sont plutôt fondées sur l'entraide et l'échange de recettes utiles. La participation à ces groupes est par définition plus durable. Les membres tirent un bénéfice immédiat de la force collective dégagée par la communauté, ce qui encourage un rassemblement dans un groupe commun le plus stable possible. L'intensité de l'adhésion d'un participant est généralement proportionnelle à l'importance de son besoin d'information, à la nature de ses projets et à son niveau de frustration. Il existe toujours un noyau actif de membres motivés qui cherchent à réguler le fonctionnement de la communauté, en particulier son langage et ses rites d'interaction.

Ces groupes forment la colonne vertébrale militante et bâtisseuse d'Internet. Ce sont en général des militants ardents du respect de certains usages et de certaines traditions. Ils sont en première ligne pour tenter de donner une définition précise au vocabulaire utilisé et pour élaborer la netiquette. Cette liste de bons usages à respecter sur Internet est apparue sous une forme officielle tardivement, en 1995, comme s'il s'agissait de codifier désormais les usages face à l'arrivée des nouveaux venus. Au contraire des communautés conviviales, ces groupes revendiquent une certaine responsabilité et revendiquent un rôle de co-gestionnaire du réseau Internet. Les communautés de programmeurs qui réalisent les logiciels libres (Linux ou GNU par exemple), d'utilisateurs des canaux IRC d'assistance ou bien les comités techniques élaborant les normes sont des exemples de tels groupes coopératifs. Ces groupes tentent de normaliser la langue utilisée dans les communications entre leurs membres pour gagner en efficacité et pour enraciner leur légitimité. Leur ambition est de transformer leur jargon en une langue officielle. De la même manière que des institutions comme l'Académie Française, cela les conduit à défendre leurs mots contre les équivalents que l'on peut rencontrer sur le réseau, ce qui entretient paradoxalement à court terme la diversité linguistique constatée sur Internet.
 
 

5) Une fragmentation inévitable de la langue

  1. Pourquoi devenir internaute?

  2. Internet ressemble donc plus à une mosaïque composée de tribus s'inventant leur propre langue qu'à un groupe homogène cherchant à aboutir à un langage commun et stable. Cette situation est mondiale, mais peut être constatée dans un pays comme la France à travers l'extrême diversité et la redondance lexicale du vocabulaire utilisé par les internautes français. La question est alors de savoir si cette situation est temporaire et est due à la jeunesse du réseau ou bien si cela correspond à une évolution durable. Les aspirations profondes des internautes encouragent-elles la fragmentation de la langue ?

    Pour chaque utilisateur, le branchement au réseau Internet est soit une obligation professionnelle, soit un effort volontaire que n'explique pas le seul effet de mode. Il s'agit nécessairement dans le deuxième cas d'une réponse à des besoins fondamentaux inassouvis. Il est donc possible que la diversité linguistique actuellement constatée soit en fait une conséquence normale et inévitable de l'expansion d'Internet.

    Pourquoi les internautes sont-ils prêts à payer chaque mois un abonnement, à régler de lourdes factures téléphoniques, à s'acheter un ordinateur, à apprendre le fonctionnement des logiciels spécifiques nécessaires pour aller sur Internet et à faire l'effort d'envoyer des courriers électroniques et de concevoir une "page Web" personnelle ? On peut suggérer deux motivations principales.
     
     

  3. Appartenir à une communauté

  4. La première de ces motivations semble être le désir fondamental de faire partie d'une communauté où l'on puisse partager certaines valeurs communes. Les membres les plus actifs ont alors le sentiment d'être reconnus par leurs pairs tandis que l'ensemble des participants a le sentiment " d'être branché " et d'exister. Nous avons vu que ces communautés peuvent être de différents types, du groupe d'amis au lobby d'envergure mondiale. Elles sont source de sens, de protection ou d'information et les internautes sont prêts à beaucoup d'efforts pour les rejoindre. L'apprentissage d'un vocabulaire spécifique et d'usages particuliers est un prix qu'ils sont prêts à payer pour intégrer ces groupes. Cela rend possible la diffusion permanente de nouveaux mots, qui ont une chance d'exister simplement parce qu'ils sont spécifiques à leur groupe d'origine. Le réseau Internet présente donc des conditions très favorables à de multiples expérimentations linguistiques.
     
     

  5. Exprimer sa différence et sa spécificité

  6. L'autre motivation de toute communication est d'exprimer sa différence et sa spécificité dans la société. Internet est un puissant moyen d'expression, permettant de toucher en théorie des millions d'autres personnes. Chacun peut diffuser des informations pertinentes pouvant attirer l'attention d'autres internautes et mettre en valeur sa personnalité sur sa " home page ". Les nombreux groupes de discussion sont autant d'occasions de marquer par ses contributions aux débats sa différence. Il est même possible de créer son propre groupe répondant à des critères inédits. Les internautes ne cherchent donc pas toujours à se noyer dans la masse quand ils utilisent Internet, ils cherchent au contraire à marquer leur refus de l'uniformité.

    Les communautés, petites ou grandes, qui vivent sur le réseau auront donc tendance à essayer de se singulariser par certains usages et par un certain vocabulaire. Les amateurs d'un jeu de rôle particulier, les habitués d'un forum électronique ou les participants à un canal de discussion pourront ainsi se reconnaître immédiatement et utiliser un vocabulaire parfaitement adapté à leurs besoins spécifiques. Tout bouleversement des usages par de nouveaux venus sera alors perçu comme une déstabilisation gênante.
     
     

  7. Conséquences linguistiques


Le petit monde d'Internet est donc caractérisé à la fois par une très grande capacité à accepter des mots nouveaux et par une tendance naturelle à marquer la différence entre groupes par des différences linguistiques. La diversité linguistique que nous avons constatée est donc la conséquence des pratiques sociales en vigueur et n'est pas une étape transitoire avant une hypothétique unification. La richesse et la redondance du lexique sont entretenues par les internautes qui peuvent ainsi satisfaire leur besoin en informations précises (ce qui nécessite un jargon spécifique pour chaque domaine d'activité) et leur appartenance à des communautés indépendantes cherchant à se différencier les unes des autres.

  1. Conclusion

  2. On assiste sur Internet à un phénomène linguistique assez complexe. Pour nommer les nouveaux concepts apparus avec le réseau Internet, de multiples mécanismes sont à l'œuvre. Parallèlement, des institutions essaient de réguler cette évolution de la langue et une sorte de sélection naturelle fait le tri parmi les nouveaux mots. Cependant, la dynamique interne des communautés d'utilisateurs du réseau entraîne une fragmentation du lexique et des usages. Selon l'expression de Pierre Lévy, auteur de Cyberculture, la culture s'universalise et se segmente. On parlerait volontiers de tribus pour caractériser ces communautés pouvant rassembler des personnes aux quatre coins du monde.

    Dans ce maelström linguistique, la culture et la langue françaises vont-elles disparaître? Le réseau Internet est-il le vivant exemple des dangers de la mondialisation et de l'impérialisme anglo-saxon ? On pourrait le craindre, mais la problématique du réseau Internet est différente: elle remet en cause la définition classique d'une communauté linguistique définie par un espace géographique et un pouvoir politique. Peu importe désormais la localisation exacte des personnes, seule compte leur volonté commune de se retrouver et de passer du temps ensemble. Cette évolution remet en cause certaines institutions mais ne désavantage pas une langue par rapport à une autre. Au contraire, la simplicité de création des communautés virtuelles permet à des groupes trop faibles pour pouvoir influencer les médias classiques ou trop dispersés d'exister à nouveau. Cela s'applique en particulier aux diasporas linguistiques et permet aux expatriés de garder contact avec leur culture d'origine. Internet n'a pas de nationalité et appartient à ceux qui l'utilisent. Le réseau peut être même considéré comme un véritable contre-pouvoir face à la culture de masse dominante.

    Paradoxalement, on assiste donc simultanément à une généralisation de la langue anglaise, associée à une culture de masse mondiale et à une explosion du nombre des habitudes linguistiques et des communautés spécifiques, grâce à un nouveau média de communication nommé Internet. Une tendance majeure pour le XXIème siècle ?
     


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